BELMONTE - MEMOIRE ET IDENTITE.

 

À Belmonte, un village situé à l’extrême nord du district de Castelo Branco, a survécu une communauté dont les membres sont identifiés comme des juifs.

Pendant des siècles, l’absence de chefs religieux, l’éloignement des textes sacrés, la maille d’échanges culturelles intercommunautaires pourraient avoir abouti à l’assimilation des juifs de Belmonte par la société environnante. Mais le “miracle” c’est qu’ils ont résisté et ont perpétué des rituels, ont crée une religion spécifique, vécue dans la clandestinité.

Les versions connues sur l’origine de cette communauté ont révélé qu’en ce qui concerne les questions identitaires, même les évènements sont manipulables, dociles à des intérêts. On avait entendu souvent et lu aussi que ces juifs étaient revenus au bourg, au XVIIIème siècle, après les lois de Pombal, Premier ministre du roi D. José I, qu’a ordonné la fin de la distinction entre les vieux et les nouveaux chrétiens – un nom qui est apparu après la conversion forcée au temps de D. Manuel – 1497 -. Et le plus on disait que le nom du quartier oú ils demeuraient s’appelaient Maroc parce qu’ils étaient tous revenus de ce pays. L’histoire officielle connue, écrite par des non juifs, leur retirait le partage du territoire justement après le Décret d’Expulsion de 1496. Tout le monde était parti, aux ordres du roi, et tout le monde a décidé revenir à Belmonte, après quelques centaines d’années. Les livres publiés sur l’Inquisition portugaise n’enregistraient pas des gens du village, sauf História da Inquisição de Évora, de António Borges Coelho, oú on peut trouver le nom d’une femme de Belmonte, mariée, qui a été emprisonnée avec son mari.

Les juifs de la communauté racontaient une autre histoire sur leur origine; ils parlaient d’un couple initiateur, Maria Caetana e Diogo Henriques, et montraient leur arbre généalogique, incomplète, bien sur, et sans rigueur, élaboré par un juif, dont ils avaient oublié le nom. Ce couple avait vécu à Belmonte au XIXème siècle.

Les recherches qu’on a développées – Les juifs de Belmonte, les chemins de la mémoire ; Judaïsme au féminin - ont montré que les documents de l’Inquisition de Lisboa témoignent une histoire différente. La présence des inquisiteurs à Belmonte est documentée, et on a pu étudier des procès des gens naturelles et qui demeuraient dans le village, le XVIème, le XVIIème et le XVIIIéme siècles.

La vie sous l’Inquisition n’a pas été indifférente: comme dans tout le pays, la pratique cryptique, la duplicité, l’endogamie se sont perpétuées comme modus vivendi engendrant des marques culturelles propres.

Le long vécu marranique a tissé des singularités et une autonomie religieuse qui a éloigné la communauté de juifs et de non juifs. Les protagonistes de ce processus ont été les hazzanot (les diseuses de prières, les parleuses de la Loi) . Leur prestige sacerdotal pendant la longue période cryptojudaique, la socialisation, la fidélité à la Loi mosaïque ( envisageant la vie comme mission, privilégiant l’endogamie, traçant des stratégies protectrices du maintien de l’ordre communautaire), le travail au dehors ( assurant une indépendance économique et l’élargissement des espaces de sociabilité) ont engendré une chaîne de transmission, une zone protégée de croyances, de rituels et de symboles judaïques.

Au début du XXème siécle, Samuel Schwarz , un ingénieur polonais, juif, qui est venu travailler dans les mines de Gaia, près de Belmonte, découvre cette communauté. Il publiera un livre, Os Cristãos novos em Portugal no século XX, oú il relate comment il s’est rencontré avec ces juifs. On croit que la présence de Schwarz au bourg, s’est révélé un des facteurs, des plus importants pour le survécue de la communauté. Avec lui ils ont allumé les chandelles de la mémoire. Ils ont célébré des cérémonies religieuses déjà oubliées, et ont appris des préceptes. Dans une période oú se développait le mouvement du rachat des marranes, lidéré par Barros Basto, il a pu compter avec un appui relevant de cet ingénieur dans la région de Beira ; beaucoup de jeunes, de Belmonte, de Covilhã, de Fundão, ont fréquenté la Yeshivá Rosh Pinah dirigée par Barros Basto à Porto.

Après la fin de la Première République – 1910 –1926 -et de ses lois de tolérance religieuse, la vie des juifs de la région est devenue plus difficile. La connaissance du nazisme, la politique portugaise, la peur d’appartenir à une minorité qu’était poursuivi un peu partout, a installé le secret, a fermé la communauté aux autres. Ils se cachaient et quand ils voudraient se rappeler les préceptes religieux leur recours était la mémoire des femmes et bien le livre de Schwarz : on l’appelle souvent Le Manuel du parfait cryptojuif. ( Il faut dire que la Différence dite par l’antisémitisme et par l’antimarranisme qui relèvent de l’intermédiation avec la société environnante, a aussi participé dans la construction identitaire de la communauté) .

On a connu la communauté depuis les années soixante dix. À Belmonte tout le monde savait qui étaient les juifs. Leur religion marquée par le syncrétisme les plaçait entre des feux : les catholiques ne les acceptaient pas parce qu’ils étaient juifs ; les juifs orthodoxes leur refusaient son judaïsme parce qu’ils s’étaient baptisés, souvent mariés, et toujours enterrés par l’Église. Et pourtant ils se sentaient juifs. Vers les années 80 ils ont éveillé un grand intérêt de quelques membres de la communauté de Lisboa et de l’ambassadrice d’Israël au Portugal, Collette Avital. Alors, le bonheur régnait entre les juifs de Belmonte, ils étaient acceptés pour le judaïsme officiel.

La présence de rabbins orthodoxes, depuis 1990, n’a pas éteint complètement le marranisme, malgré la construction de la synagogue – 1996 -, du cimetière judaïque – 2000 -, des circoncisions, de la connaissance des fêtes, des prières, des lois de cacheroute et de pureté familière.

La définition des frontières, la rigidité des critères d’identification judaïque s’est confronté aux résistances et a produit des dissidences. Dans les modèles du Judaïsme orthodoxe n’ont pas de place les croyants d’une religion vécue hors des canons institutionnels.

Après les années 90, Belmonte est un microcosme oú sont lisibles multiples questions qui concernent le monde judaïque. Il s’agit d’un temps de reconstruction, de doute, et pour quelques membres de nostalgie du passé ; la femme s’est maintenue, souvent, l’éducatrice privilégiée, l’artisane de l’identité, qui fait la transmission d’un patrimoine et d’une cosmovision qui n’ont pas été complètement substitués. La fidélité à la Loi écrite, à la Parole du Père, est un devoir, mais fut/ c’est le rôle d’agent de socialisation qui a rendu la femme gardienne du système. La volonté et la détermination de veiller à la non détérioration des cadres de référence, la transmission de croyances et de codes se joint à l’envie de construction d’un espace communautaire assurant.

Héritières du marranisme, à Belmonte il y a des personnes déracinées qui ont vécu leur religion librement ; confrontées aux pratiques rabbiniques, il y a des gens qui les acceptent, avec des différents degrés d’attachement et de connaissance, il y a d’autres pour qui le poids de la conversion, de la ré-éducation a été insoutenable. Elles maintiennent leur autarcie judaïque, s’éloignant de la religion officielle ; ce sont les neo-marranes qui participent à la construction de la richesse polymorphe du Judaïsme.

 

Maria Antonieta Garcia

 

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