KUANDO KYERE EL DYO
(Quand Dieu le veut)

 

 

Quand on lit un roman, on apprécie toutes les ressources de l'imagi-nation de l'auteur pour faire vivre à ses lecteurs les événements qu'il relate.

Chaque fois que je pense à ce que j'ai vécu ce mois d'août 1993 à Aix-les-Bains, je suis à nouveau émerveillée par cet enchaînement de cir-constances qui me paraît avoir été voulu par une force supérieure, je serais presque tentée de dire miraculeuse, tellement ce qui s'est passé est fabuleux.

Aucun détail n'est inutile pour la compréhension du récit qui va suivre. Comme aurait dit mon père en judéo-arabe :"Mechmèchè o menèyen ghersets" (l'abricot, depuis qu'il a été planté) autrement dit il faut remonter à la genèse des choses.

Il y a de nombreuses années que mon défunt époux s'était pris d'amitié pour Roger A. que nous connaissions depuis notre enfance à Sidi-Bel-Abbès. Il est bien plus jeune que nous. Mon mari le rencontrait assez régulièrement et l'aidait à résoudre les petits problèmes de sa vie professionnelle ou familiale : il se confiait à mon mari comme à un père. Un jour il lui raconta être allé à Aix-les-Bains où sa compagne avait fait une cure thermale. Cette ville l'ayant séduit à tous points de vue, il disait toujours qu'il achèterait un studio dans cette ville pour vivre lors de sa retraite auprès d'une com-munauté juive accueillante.

En 1982 quand parut mon premier disque 33 tours "Chants judéo-espagnols de Tétouan à Oran", unos romances de mi madre, Roger à qui j'en avais offert un, en parla à un coreligionnaire qu'il rencontrait à la synagogue d'Aix-les Bains. Lorsqu'il revint à Paris, il nous demanda un exemplaire qu'il remit lui-même à un certain Monsieur Z. Roger avait déjà acheté un petit studio et s'y rendait de temps en temps. Quand en 1986 parut ma cassette "Romances historicos d'Espana de mi madre", Roger nous en demanda une pour Monsieur Z. Manque de chance, il rapporta la cassette qui avait un défaut de fabrication : la bande magnétique n'adhérait pas à la roulette de gauche. Le fabricant constatant le fait, m'en remit une autre que Roger rapporta à Monsieur Z. Il appréciait beaucoup mes chants et demanda à Roger de le tenir au courant si un jour j'en gravais d'autres.

Après ce long préambule, j'arrive à ce mois d'août 1993 où, comme disait maman :"Aïcha fue al banyo, trucho de ke kontar un anyo" (Aïcha est allée au bain, elle a rapporté de quoi raconter pendant un an.). Se dit exactement mot pour mot en judéo-arabe : "Aïcha mchèts leHèmèm, djèbets bèch tsêéd êèm".

Je suis allée faire une cure thermale à Aix-les-Bains. Il ne s'agit plus là du bain maure ou bain turc où se rendaient nos aïeux pour se laver, n'ayant pas d'équipements sanitaires dans leurs appartements (j'ai écrit un texte en judéo-espagnol à ce sujet). Ce sont des stations thermales qui depuis plusieurs décennies attirent les malades en leur procurant une amélioration de leur état de santé. Je me suis préoccupée des démarches indispensables et j'étais logée dans un hôtel situé dans une rue piétonne, très près des Thermes et de la gare. Un détail important pour la suite de mon récit, j'étais en demi-pension, donc sans obligation de dîner au restaurant.

Les soins n'ayant lieu que le matin, j'allais au parc les après-midi. Je reconnus très vite de nombreux groupes de coreligionnaires. Ils parlaient très fort ce qui me permit rapidement de distinguer leur appartenance, achkenazes ou sépharades et parmi ces derniers beaucoup de Tunisiens, Algériens, Oranais et Tlemcéniens. Le premier jour, ayant fait un tour dans le parc je me dis : "Avec tout ce monde, je n'ai rencontré aucune personne connue, c'est tout de même étonnant".

Les jours suivants ont été très fructueux en nombreuses rencontres intéressantes ; je ne citerai que celles indispensables à mon récit.

Le deuxième jour, j'avais fait quelques pas dans l'allée principale du parc quand de loin je m'entendis appeler par mon prénom ; j'allais aussitôt dire bonjour à Henri B. un ami d'enfance. Nous étions assis à bavarder de choses et d'autres. Je lui demandais s'il avait des nouvelles de Roger A.: "-Je sais qu'il a vendu son studio, qu'il en a racheté un autre, mais en ce moment il est à Paris".

En ce qui me concerne, depuis l'enterrement de mon regretté époux je n'ai plus revu Roger, il ignore même que j'ai produit un compact-disc, mon volume III "Desde el nacimiento hasta la muerte". Sachant qu'il existe à Aix-les-Bains ce Monsieur Z. qui apprécie mes chants, j'en ai apporté un à son intention. Bref, Roger n'étant pas là pour me le présenter, je n'y pensais plus.

A mon tour, je vis passer Nelly M. et lui fis un signe de la main. Son mari est rabbin. Nous nous rencontrons chaque samedi matin à la synagogue d'Ivry-sur-Seine où les fauteuils portant nos noms et prénoms sont côte à côte. Elle nous a donc rejoints, son mari aussi et vers le tard, lui et Henri sont allés à la synagogue pour l'office. Nelly me dit alors : "C'est curieux, à part vous, je n'ai encore rencontré personne de ma connaissance".

Par la suite quand je revoyais Nelly au parc, elle parlait et devisait familièrement avec une femme blonde. Je croyais que c'était aussi une curiste et je me joignais à elles.

J'en étais à la moitié de mon séjour. On m'avait signalé qu'un marché se tenait le mercredi après-midi à tel endroit; je décidai d'y aller faire un tour avant de me rendre au parc. Au retour, à hauteur du Monoprix, je croisai deux femmes qui se tenaient par le bras. Il m'a bien semblé qu'elles parlaient en espagnol. Je me retournai un peu plus loin et remarquai qu'elles étaient toutes les deux coiffées d'un joli bonnet. Cela m'a intriguée et j'ai pensé : ce sont peut-être des curistes espagnoles.

Après cette longue marche, j'arrivais au parc. N'y ayant rencontré personne de connu, je m'assis au bord d'un banc et me mis à crocheter un petit napperon pour passer le temps. Vers 19 heures, comme je me levais pour rentrer à mon hôtel, j'entendis derrière moi Nelly m'interpeler en me disant : "Je ne vous ai pas reconnue de dos. Vous rentrez déjà ! Restez un peu avec nous". Assises en cercle il y avait là cette dame blonde, amie d'enfance de Nelly, des personnes de Lyon et plus tard nous rejoignit la femme d'Henri.

Il était près de vingt heures quand celle-ci me dit :" Henri ne viendra pas, il a dû aller à la prière à la synagogue". A ce moment là je répondis :" Dites lui de demander après Monsieur Z. aux gens qu'il rencontre là-bas". Comme si un ressort s'était déclenché à cet instant précis, la dame blonde intervint et dit: "Ma voisine Clara porte ce nom, elle s'appelle Z. avec u et pas ou. Venez avec moi, elle demeure tout près, je vais vous conduire auprès d'elle. A cette heure-ci nous la trouverons assise à la crêperie en face de la maison". Oh surprise, quande arrivant tout près de mon hôtel, je reconnus les deux femmes que j'avais croisées à hauteur du Monoprix. "Kada koza vyene a su ora" (Chaque chose arrive à son heure). J'ai appris ensuite que la dame blonde s'appelle Mimi et n'était pas une curiste mais une habitante d'Aix-les-Bains. Elle demeure au deuxième étage et Clara au premier étage de la même maison.

Mimi fait les présentations. Les deux femmes répondent en judéo-espagnol. J'emploie aussi cette langue. Elles ne comprennent pas et croient rêver, moi aussi ! Clara me dit :"Tengo tres ihos, el kualo es?" (J'ai trois fils, lequel est-ce?) - No se komo se yama, el tyene mi disko i mi cassette, l'estoy buskando para amostrarle el kompakt-disk ke izi" (Je ne sais pas comment il se prénomme, il a mon disque et ma cassette, je le cherche pour lui montrer le compact-disc que j'ai fait). A ce moment-là Clara paraît se souvenir car je lui explique en judéo-espagnol tout ce que j'ai raconté au début. Elle réalise et s'écrite : "Sos tu ke kantas en tetauni?" (C'est toi qui chantes en tétouanais?) et nous voilà chantant un romance puis un autre car elle les connait. Nous chantons comme si nous étions seules dans cette rue pleine de monde. Quande elle apprend que je loge à l'hôtel tout près de chez elle, Clara me dit : " Te voy a mandar mi iho a tu otel" (Je vais t'envoyer mon fils à ton hôtel). Je lui réponds aussitôt " No, yo tiengo myedo, estoy sola, no kyero ke me pegen a la puerta" (Non, moi j'ai peur, je suis seule et ne veux pas que l'on vienne frapper à ma porte). Les deux femmes se concertent alors, elles ont leur petite idée. Chacune me prend par le bras. Nous nous dirigeons vers la synagogue ; tout en marchant nous chantons et parlons ce judéo-espagnol si délicieux. Elles n'emploient pas de mots français. Les rues sont désertes, nous dépassons la synagogue, traversons la voie ferrée. Le temps passe, je comprends que Dora, l'amie de Clara nous emmène chez elle. Je m'inquiète et leur dis :"Ya esta kaendo la notche, komo vamos a tornar?" ( La nuit tombe déjà, comment allons-nous retourner?) Clara me rassure : "Mi iho Selomo mos yevara en su kotche" (Mon fils Salomon nous raccompagnera en voiture). Moi qui étais déjà fatiguée par la marche avant d'aller au parc, j'ai du marcher au moins pendant une heure avant d'arriver chez Dora où elle demeure au rez-de-chaussée d'un immeuble. Un de ses fils y habite en étage. Les petites filles de Dora sont surprises de voir arriver leur grand'mère avec une étrangère. Elles parlent en judéo-espagnol, y compris la petite Oga-Luz qui doit avoir trois ans et demi. Dora charge un de ses fils d'aller chercher le fils de Clara qui demeure pas loin de là. Quand Salomon arrive, je me présente et lui parle de Roger. Il n'en revient pas de cette rencontre fabuleuse. Tous me disent être nés à Tétouan.

Je demande : " Les enfants aussi?" on me répond par l'affirmative. Pendant ce temps Dora a sorti des petits biscuits et de la confiture de courgette ! "Para adulsar la boka" (Pour offrir une douceur à manger), je réponds par la formule consacrée : "Adulse los vivas" (Que ta vie soit douce). Les hommes qui sont là portent la barbe et la Kippa. Les deux fils de Dora tavaillent à la Yechiva d'Aix-les-Bains et connaissent le journal "Los Muestros".

Enfin, ravi d'avoir fait ma connaissance de façon si imprévue et d'avoir mon compact-disc, Salomon nous reconduit en voiture sa mère et moi. En lui disant au-revoir je lui dis: "C'est Roger qui va être surpris quand vous lui raconterez cette rencontre".

Mes nouvelles amies souhaitaient me revoir, moi aussi, mais je n'osais pas aller chez Clara. Lundi après-midi en sortant de l'hôtel pour aller au parc, quelle ne fut pas ma surprise ! Dans cette rue piètonne pleine de monde circulant dans les deux sens, où des gens sont attablés, j'entends une voix qui chante, la mienne ! "Moises salyo de Misraïm" retentit très fort depuis la fenètre ouverte de chez Clara. Je réalise aussitôt que Salomon a reproduit mon Compact-Disc sur une cassette pour que sa mère puisse l'écouter chez elle. Cela me fournit un prétexte pour monter un étage et dire bonjour à Clara. Elle déplore que je ne sois pas venue les jours précédents. Elle me présente son plus jeune fils qui habite Marseille. Je vois un enfant de quatre ans et un peu plus tard un homme apparait en peignoir de bains. Tous paraissent préoccupés, ils téléphonent. Tout se dit en judéo-espagnol et je comprends que le mari de Clara resté de l'autre côté de la Méditerranée doit subir une opération à Tanger le lendemain. Clara me montre la photo d'une jeune femme, sa belle-fille et m'apprend avec tristesse qu'elle est décédée lors d'un accident de voiture, il y a trois ans l'enfant était tout jeune. Son fils cadet, Mimoun (celui que j'ai vu en peignoir de bains) n'était marié que depuis peu de temps. Clara habite donc pour le moment chez son fils.

On frappe à la porte, c'est Dora. Les deux fils de Clara sortent avec l'enfant. Mes nouvelles amies et moi devisons en judéo-espagnol. Tout y passe : proverbes, expressions, romances. Clara nous sert un jus de fruit et des tartelettes ( cachères précise-t-elle). M'adressant à Dora je lui dis :" Si ke la kyeres a tu amiga para azer todo es kamino". (Tu dois bien l'aimer ton amie, pour faire ce long trajet à pied). Quand Dora et moi nous levons pour partir, je formule des souhaits de bonne santé pour le mari de Clara : "No tenga nada de mal" "Ke todo se pase en buena ora" (Qu'il n'ait rien de mal, que tout ce passe dans une heure bonne). Ce seul mot que Dora en partant adresse à Clara : "Parese !" me replonge dans mon enfance. J'ai envie de répondre "Byen te venga".

Elles sont toutes deux plus jeunes que moi ; à leur contact je me suis sentie rajeunie d'un demi-siècle.

Ces formules on les employait dans ma famille maternelle. Quand l'une disait : "Parais, ne te fais pas rare", l'autre répondait :" Qu'il t'arrive du bien".

Le lendemain les fenètres de Clara étaient fermées. Je rencontrais Dora venue de si loin prendre des nouvelles, mais Clara n'était pas là. Je fis un bout de chemin avec elle pour la raccompagner. Elle me dit quelques proverbes intéressants. Je lui fis des compliments sur sa coiffure, une perruque qui la rajeunissait et lui allait très bien.

Mercredi suivant, je me fis un devoir d'aller chez Clara prendre des nouvelles de son mari et lui dire au-revoir car mon séjour à Aix-les Bains s'achevait. Son fils Salomon se trouvait là. Elle m'a répété : "Le agradesko, todo se paso muy byen" (Je te remercie, tout s'est bien passé). Je regrettais de n'avoir pas sous la main mon petit magnétophone car elle connait presque tous les romances que je chante et bien d'autres encore. Elle me confia les tenir non pas de sa mère, mais parce qu'étant jeune elle allait dans tous les mariages à Tétouan.

Comme je leur disais mon projet de raconter cette rencontre en l'écrivant, Salomon dit à sa mère :" Muntchas vezes, se te ba kaer lo de la mano" Comme je m'étonnais de cette expression, il m'expliqua qu'à Tétouan on dit : " Lorsque l'on parle de quelqu'un, ce qu'il a dans les mains tombe".

J'espère bien revoir mes deux amies tétouanaises l'an prochain, si Dieu le veut et enregistrer les trésors qu'elles détiennent. J'ai retenu de Dora : "Andar i ver, tropesar i no kaer" (Marcher et voir, trébucher et ne pas tomber) et "Donde mires las barbas de tu haber pelar, etcha las tuyas a remohar" ( Si tu te trouves avec des gens qui parlent mal de celui qui s'en va, dis-toi bien qu'ils parleront mal de toi dès que tu auras le dos tourné). Clara m'a appris : "El ke tyene iha tyene kaza" (Celui qui a une fille a une maison) et " La muerte i el parto no tyenen ora" (La mort et l'accouchement n'ont pas d'heure).

Pour conclure je dirai la satisfaction que j'éprouve d'avoir rencontré ces deux femmes et d'avoir été reçue dans deux maisons dans lesquelles de nos jours, tous les membres de la famille s'expriment en judéo-espagnol, le tetauni de ma mère.

 

 

Henriette Azen

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