Le Lac Majeur, tombe de séfarades

 

 

 

Dans le malheur des lois raciales en Italie, les descendants des Séfarades qui y vivaient furent assimilés aux Juifs qui étaient dans la péninsule depuis deux mille ans. Dans chaque région d’Italie, les Juifs avaient pu vivre en tranquillité et sans craintes. Suivant la tradition italienne de cohabitation pacifique, les Juifs du pays auparavant avaient joui, dans les premiers en Europe, d’une reconnaissance officielle datée de mars 1848. Depuis la fin du XIXe siècle, la situation sociale des Juifs italiens avait connu une évolution très semblable à celle des leurs coreligionnaires français et hollandais. À l’apparition de l’idéologie fasciste, il semblait qu’il n’y eût point d’anti-sémitisme. Au point que Benito Mussolini condamna ouvertement chaque forme d’aversion contre les Juifs. Une des maîtresses du duce, Margherita Sarfatti, était une juive vénitienne. Au–delà de cela, pour prouver le niveau d’intégration des Juifs dans la société italienne, 746 étaient Juifs, inscrits au parti fasciste ou nationaliste, formations unifiées en 1923. Quelques Juifs, environ 200, reçurent une reconnaissance pour leur participation à la marche sur Rome, patriotes qui se considéraient italiens depuis des générations et dont le physique ne se distinguaient pas du tout des autres Italiens. Mussolini fut incohérent sur le traitement réservé aux Juifs. Interviewé à la fin de 1943, il affirmait avoir fait du racisme depuis 1922, «son racisme», c’est-à-dire la conservation du bien-être de la race italienne.

Lorsque Mussolini conclut une alliance militaire avec l’Alle-magne, les intérêts des 45.000 Juifs italiens lui semblèrent être moins importants que la satisfaction des exigences de ses alliés. Il fallait importer en Italie l’idéal de purété raciale. Il ne paraissait pas admissible, aux yeux des chefs nazis, de stipuler une alliance avec un pays où les Juifs continuaient d’être respectés. Mais en Italie la différence biologique des races était difficile à expliquer scientifiquement, puisqu’ il n’y avait pas d’ascendence raciale unique dans le cas du peuple italien. En 1938, pour officialiser les déclarations de principe, la législation anti-juive fut introduite en Italie. L’expulsion des écoles et des organismes d’État et les restrictions pratiques rendaient les Juifs, de n’importe quelle provenance, des citoyens privés des droits constitutionnels.

Le pape Pie XI (1922-1939) exprima sa désapprobation vis-à-vis du racisme et de l’athéisme des national-socialistes, dans l’encyclique expréssement écrite en allemand Mit brennender Sorge en 1937. Par contre, à l’occasion des lois raciales italiennes, le pontife crut bon de ne  pas manifester sa réaction négative. Cependant, à son décès soudain, on trouva sur son bureau le brouillon d’un  document de condamnation dépourvue d’hési-tations à l’encontre de toute mise à l’index raciale et ethnique. Son successeur, Pie XII (1939-1958), fut plus energique, surtout sur la question des interférences fascistes dans l’organisation de la vie religieuse, mais à l’heure des persécutions raciales il ne voulut pas s’exposer.

Le conflit éclaté, les Juifs en Italie craignirentla déportation. Quelques uns perdirent la vie au cours des rafles par des équipes paramilitaires. Pendant son ephémère existence, la Répu-blique sociale de Salò réussit à déporter 9.000 Juifs, malgré les efforts de ceux qui les aidaient à se cacher. Environ 2.000 d’entre eux survécurent. Le nombre exact des victimes juives italiennes a été fixé à 7.049 par le Centre de documentation juive contemporaine de Milan, mais si l’on ajoute  les Juifs étrangers, résidant et tués en Italie, le nombre atteint les 7.500.

Les premiers Juifs à périr en territoire italien furent des Séfarades grecs. C’était un groupe de seize personnes, une famille de six membres et dix amis qui quittèrent leur maison pour se réfugier à Meina, une petite station d’été sur le bord piémontais du lac Majeur. Il s’agissait de Pierre Fernandez Diaz, sa femme Liliana Shalom, ses trois enfants adolescents Jean, Robert et Blanche (17,13 et 12 ans) et son vieux père Dino, du banquier Marco Mosseri, son épouse Esther Botton, leur fils Giacomo Renato et leur belle-fille Odette Uziel, de l’agriculteur Daniele Modiano, et enfin de Raoul Torres et sa femme Valerie Nahoum, tous de Salonique ; du barman Vitale Cori et le serviteur de l’hôtel Vittorio Haim Pompas citoyen italien né à Smyrne ; de l’allemande Lotte Fröhlich épouse de l’écrivain italien Mario Mazzucchelli.

En septembre 1943 dans un hôtel de la ville, propriété de l’entrepreneur milanais d’origine turque-séfarade Alberto Behar, était logé ce  groupe de Séfarades il tâchaient de se cacher aux abords de la frontière helvétique avec l’éspoir de la traverser. Ils vivaient leurs derniers jours dans une relative insouciance. Parmi les exilés grecs enfuis de Salonique et hôtes de l’hôtel, les adolescents Jean et Becki (la fille de Behar, propriétaire de l’hôtel, née en Belgique de famille turque) couraient en bicyclette, et s’amusaient à échanger des mots en spagnolito, leur langue judéo-espagnole, que les Juifs d’origine espagnole conservaient depuis l’époque de l’exode d’Espagne.

Entre temps, les troupes allemandes raflaient les  juifs dans les bourgs du voisinage comme Baveno, Arona et Stresa. Les SS renseignés de leur présencee dans l’hôtel de Meina, probablement par un délateur,  y firent irruption et arrêtèrent le 22 septembre, douze reclus, après une semaine d’attente, ils furent extraits des chambres, menés sur le rivage du lac et tués à coups de revolver à la nuque. Le lac  devint leur tombe. Deux corps affleurèrent bientôt des eaux, suivis, après quelque temps, d’autres cadavres. Le lendemain les nazis completèrent le travail, en supprimant les derniers , le vieux Dino et ses trois petits-enfants. Behar et ses deux fils, également juifs, échappèrent à la mort parce le consul Niebil Hertog et le vice-consul turc à Milan Dian Danish étaient en vacances à Meina ; les Behar étaient formellement citoyens turcs et rescapèrent vivants de la rafle nazi. Le procès, qui s’est déroulé à Osnabrück en 1968 contre trois officiers et deux sous-officiers de la division cuirassée Leibstandarte Adolf Hitler les reconnus  responsables et organisateurs de ce massacre, mais n’éclaircit nullement les points obscurs de la question. L’enquête judiciaire partit d’une dénonciation de Georgette Verbeyst, belge et veuve de Daniel Modiano, naturalisé italien mais originaire de Salonique, une des victimes du massacre de Meina. Il paraît que la femme s’était adressée à Alcide De Gasperi (président du Concile italien en 1947) pour éviter réticences et silences. Cela pris du temps surtout à cause du doute sur la  nécessité de rouvrir de si douloureuses blessures pour faire justice, mais aussi sur la possibilité   à juger un crime commis en temps de guerre. La condamnation, de la part de la nouvelle magistrature allemande, fut la prison à vie pour Hans Röhwer, Hans Krüger et Herbert Schnelle et de trois ans de réclusion pour Oscar Schultz et Ludwig Leithe. En 1970 le jugement d’Osnabrück fut annulé et les cinq condamnés furrent  liberés avec pour motif  la prescription des délits.

La communauté séfarade de Salonique, d’où les victimes de la saignée sur le lac Majeur étaient originaires, ne connut pas un destin meilleur. Il est vraisemblable que 77.000 Juifs, peut-être 80.000, étaient présents en Grèce au moment du coup d’État du général Metaxas (1936). À la fin de la guerre il n’en resta qu’un peu plus de 11.000. Dès qu’à Salonique s’est  établi le centre du commandement allemand de la Grèce septentrionale, cinq mois et dix-neuf transports suffirent pour anéantir la communauté judéenne de la ville, vielle de quatre siècles et demi.

On constitua un groupe de coopération composé du militaire Wisliceny, du médecin Merten et du rabbin Koretz, qui connaissait bien l’allemand et donc indiqué pour l’intermédiation. On imposa pour les reconnaitre, l’émission de documents d’identité, et le port de l’étoile de David   sur les vêtements de tous  Juifs âgés de plus de cinq ans, sans d’exception,  La liste des interdits était longue  entre autres, les Juifs de Salonique ne pouvaient plus téléphoner des cabines publiques et étaient obligés de résilier tout contrat de téléphone privée.

En avril 1943 Koretz réussit à rencontrer le premier ministre grec Rhallis en visite à Salonique et lui demanda d’intervenir pour arrêter les convois.

Rhallis avait l’intention d’intercéder en faveur du judaïsme grec mais il fut la cause involontaire de l’incarcération de Koretz. Beaucoup de protestations de juristes, d’intellectuels auxquelles s’ajoute celles de l’archevêque Damaskinos réussirent à alerter le consul italien de la ville et le chargé d’affaires espagnol à Athènes Romero Radigales afin qu’il viennent en  aide aux Juifs de Salonique. Ainsi, environ 400 certificats italiens de naturalisation, vrais et faux, furent distribués.

Dans la capitale grecque fut ouvert un bureau falangiste, seul parti politique admis en Espagne par le régime franquiste, et financé par des Juifs riches. Il organisa l’évacuation de 600 Séfarades ayant obtenu la citoyenneté espagnole.

De cette façon 365 d’entre eux furent sauvés. Les autres, bien qu’Espagnols, furent transférés à Bergen Belsen parce que chaque Juif, indépendamment de sa citoyenneté, était considéré ennemi de la nation arienne.

Le  rabbin Koretz fut conduit à Bergen Belsen, d’où il reviendra,  Il décèdera après la libération. Les déportés de Salonique furent 46.000  on leur saisit 280 millions de drachmes, et des milliers de maisons et de magasins vides furent confisqués en faveur de l’État hellénique. À Salonique restèrent seulement 1.300 Juifs, pâle souvenir de cette florissante communauté de 56.000 individus. Les autres survivants de la ville prirent des destinations diverses ; Israël, États-Unis, France, Belgique.

Dans son  livrecélèbre ;  Si c’est un homme, l’écrivain turinois Primo Levi (1919-1987), qui experimenta dans sa chaire l’infamie d’Auschwitz, on puet lire  des descriptions sur Séfarades qu’il observa dans ce camp de concentration.

Ce fut donc la fin pour la communauté de Salonique, une des plus grandes et  des plus prospères dans le monde de la diaspora séfarade  le nombre infime de ses survivants  ne pouvait certes pas rétablir la vitalité économique et culturelle des siècles passés.

 

 

                                                                                                                                                                                                Fulvio D. Papouchado

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