Visitez notre NOUVEAU portail >>> Accueil - sefarad.org

La chanson judéo-espagnole

    MENU    
SEFARAD.org
Los Muestros

La chanson judéo-espagnole


Haïm Vidal Séphiha

Elle est à la mode aujourd’hui, mais on en ignore généralement l’origine.
En 1492, lors de leur expulsion d’Espagne, les Juifs espagnols – 200.000 environ – se répartirent dans le bassin méditerranéen et maintinrent leur langue (commune alors aux tenants des trois religions), dans le nord du Maroc et dans l’Empire Ottoman en expansion (*) ; Outre la langue, ils emportaient aussi tout un chansonnier et tout un proverbier qui font aujourd’hui les délices des chercheurs.
C’est ainsi que Menendez Pidal put découvrir parmi les chansons, une série de romances (masculin en espagnol) définitivement disparus de la péninsule. Ce qui lui faisait dire que ces Sephardim (sephardi en hébreu signifie « espagnol ») ou Judéo-espagnols étaient un conservatoire de tout un pan de la culture espagnole du XVème siècle.
Imaginez en effet ces émigrants ayant perdu tous leurs biens ou laissé une partie de leur famille dans leur terre espagnole. C’est en chansons que s’exprimait toute leur nostalgie. C’est sur ces mélodies aussi que leurs rabbins les retenaient dans le giron de la synagogue en leur signalant que tel ou tel poème liturgique hébreu se chantait sur l’air de tel ou tel romance dont on connaît le premier vers (incipit) et ce, dès 1510 (à Constantinople).
C’était là la corde sensible de l’affectivité que d’autres ethnies ont fait passer dans leur liturgie (voir les Negro Spirituals ou la Misa Criolla). C’est dire qu’il y a un mélange des genres et des thèmes dans cette diaspora judéo-espagnole, puisque les mélodies de thèmes profanes ont pu être reprises pour chanter les textes liturgiques.
Or, en Espagne, avant leur expulsion, les Espagnols juifs avaient des chants sacrés (le jugement de Salomon, la reine Esther, etc.) et des chants profanes, ceux décrits par Menendez Pidal (1) selon une thématique reprise par l’ensemble des chercheurs ultérieurs (historiques, de prisonniers, le retour du mari, l’amour fidèle, l’amour malheureux, adultère, rapts et viols, aventures amoureuses diverses, chants lyriques, chants funèbres, berceuses, etc.). Tous thèmes aujourd’hui excellemment répertoriés dans El Romancero judéo-espanol en el Archivo Menendez Pidal (2) et que dans une certaine mesure, on peut considérer comme le matrimoine judéo-espagnol, ces chants étant généralement chantés par les femmes, alors que les chants liturgiques le sont le plus souvent par les hommes (le patrimoine), la frontière entre le profane et le sacré ne correspond pas nécessairement à celle du matrimoine et du patrimoine.

Aujourd’hui, la confusion est grande et l’on met sous romance n’importe quoi sans tenir compte du fait que, à proprement parler, le romance est constitué de vers de huit pieds dont les vers pairs sont assonancés. Romance, masculin, est devenu féminin sous l’action de la romance française, féminin dès Corneille (1648), genre renforcé par l’usage qu’en a fait Victor Hugo. Du coup, tant fut grande l’influence française dans le monde judéo-espagnol (dès 1860), nos Judéo-espagnols sont passée de romance à romanso puis à romansa (3).
En France, grâce à Algazi et hemsi, le chant judéo-espagnol s’est répandu sur l’ensemble des média et plus encore depuis que la cantatrice Esther Lamandier y a consacré deux disques (4) qui ont remporté un énorme succès absolument inattendu. Esther Lamandier s’intéresse à la fois aux chants du Maroc (avec une prononciation réactualisée au niveau de l’espagnol péninsulaire actuel) et à ceux de l’ex-Empire Ottoman où la prononciation médiévale se maintient. En outre, son répertoire va au-delà des chants du XVème siècle. Elle ne craint pas de montrer (cf. Durme mi Andjeliko) que la chanson judéo-espagnole a continué à se développer en dehors des sentiers classiques et que diverses influences orientales et occidentales l’ont marquée, non seulement musicalement et thématiquement, mais aussi lexicalement.
Henriette Azen, véritable conservatoire vivant des chants que lui chantait sa mère originaire de Tétouan, nous restitue dans son disque Chants judéo-espagnols : de Tétouan à Oran, édité par l’association Vidas Largas (5), tout un matrimoine irremplaçable où se conjuguent les prononciations anciennes et modernes. Elle chante a capella et vit ce qu’elle chante, ce qu’elle conte en chantant.

Un peu partout se créent aujourd’hui des chorales ou des ensembles qui adoptent notre répertoire judéo-espagnol . Il faut citer, notamment la chorale Zamir du centre Rachi, dirigée par Albert Benzaquen, et qui s’est produite le 10 décembre 1984 à Radio-France avec les commentaires de H.V. Séphiha, détenteur de la première chaire de judéo-espagnol en France. Le groupe Gerineldo de Montréal a déjà de nombreuses tournées à son actif, et tout récemment Los Pacharos Sefardis, littéralement « Les oiseaux séfardis » est né à Istanbul et s’efforce, avec talent, à faire revivre les soirées festives d’antan. Mais sans le travail titanesque de Itshak Levy, rien peut-être n’aurait pu être sauvé de la musique judéo-espagnole que patiemment, des années durant, il a consignée et transcrite dans ses ouvrages aujourd’hui indispensables : Chants judéo-espagnols, 4 volumes, Londres, plutôt consacrés aux chants profanes et Antologia de Liturgia judeo-espanola, 10 volumes, 1965-1980, dont nous extrayons de nombreuses reproductions qui jalonnent le calendrier juif.
Grâce à l’association Vidas Largas, deux disques de feu Itshak Levy ont été publiés avec la collaboration de Kol Israel en 1980. Ils sont malheureusement épuisés. Itshak Levy, musicologue et interprète, nous y donne de sa voix de hazan (cantor) des chants profanes et liturgiques, tant en hébreu qu’en judéo-espagnol.
On le voit, la chanson judéo-espagnole est appelée à une longue survivance, alors que la langue survit péniblement.
Un dernier point avant de clore cette présentation. La langue judéo-espagnole possède deux modalités, l’une calque, judéo-espagnol calque ou ladino produit de la traduction littérale de l’hébreu en espagnol – l’autre, le judéo-espagnol vernaculaire ou djudezmo (haketiya au Maroc) parlé celui-là, et dont on ne peut suivre l’évolution à partir de la langue emportée d’Espagne et commune aux tenants des trois religions.

(*) Sur la formation des ethnies judéo-espagnoles à partir de l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492, on lira :
a) H.V. Séphiha, L’agonie des Judéo-Espagnols, éditions Entente ; collection « Minorités », Paris 1977 et 1979 – b) H.V. Séphiha Le Judéo-espagnol, éditions Entente, collection « Langues en péril », Paris 1986 (sur la formation des langues judéo-espagnoles et leurs modalités).
(1) R. Menendez Pidal, « Romancero judio-espanol », in Los romances de America y otros estudios, Coll. Austral, Madrid.
(2) Plusieurs volumes préparés par le grand spécialiste du romance judéo-espagnol, Samuel G. Armistead F.E.R.S., Madrid, voir bibliographie dans op. cit. supra, b.
(3) Voir à ce sujet les essais de la note (*) et les articles qui traitent du judéo-espagnol.
(4) Esther Lamandier, Romances, présentation de Danièle Becker et H.V. Séphiha, traductions de H.V. Séphiha, Aliénor, Al, 10, 1982. Il faut dire ici que dans l’industrie du disque, on se permet de « tripatouiller » les traductions et l’orthographe du traducteur, sans même l’en aviser, et que c’est là un scandale qui semble très répandu dans la profession, alors que dans l’industrie du livre, on soumet des épreuves aux auteurs.

(5) Vidas Largas, Association pour le maintient et la promotion de la langue et de la culture judéo-espagnoles – 37 rue Esquirol, 75013 Paris. Cette association patronne l’ensemble des activités judéo-espagnoles du Centre Rachi et du Centre Isaac Abravanel, y compris la chaire de judéo-espagnol créé en 1984 (Paris III, Azen, Chants judéo-espagnols : De Tétouan à Oran. Le trésor conservé et chanté par Henriette Azen, « unos romances de mi madre » a capella, véritable document ethno-musicologique, Paris, 1982, Vidas Largas.

- Copyright © sefarad.org - 1997 - 2012

Retour au Site sefarad.org