Les "Chuetas" de Majorque ou les Juifs malgré eux (2ème partie), par le Pasteur Jean-Marc Thorbois
A table avec les Chuetas
Le soir, nous nous retrouvons dans le foyer de nos amis Gonzalez qui ont rassemblé quelques amis marranes pour s'entretenir avec nous. José Mendez Gonzalez n'est pas lui-même Chueta, c'est un Marrane originaire d'Alicante, sur le continent, mais il a épousé Margarita Arbona Nicolau qui, elle, est une authentique « Chueta », elle a d'ailleurs deux oncles ecclésiastiques dont l'un est évêque !
José et Margarita ont invité Antonio Marti, lui aussi authentique Chueta et Monola Aguilo dont le frère Nicolas est le seul « Chueta » à être retourné en Israël. Manola a 36 ans, ses parents tenaient une mercerie dans la Call de Palma. Manola se souvient quand enfant, sa grand-mère lui racontait comment son grand-père avait dû s'enfuir par les toits pour échapper un soir à la populace déchaînée et comment elle-même dans sa jeunesse ne pouvait sortir de la « Cal » sans essuyer une volée de pierres. « Mais elle ne se révoltait pas, nous dit Manola, cela faisait partie de l'ordre des choses ! Moi-même je ne me souviens pas d'avoir subi des vexations à cause de mes origines. D'ailleurs, nous les jeunes, à l'inverse de la génération précédente, nous sommes fiers d'être Chuetas ». Manola a mal vécu, tout comme ses parents, le départ de son frère pour Israël: « D'ailleurs après son départ, mon père a brûlé tous les documents ancestraux qui prouvaient que nous étions juifs. Il avait peur que d'autres de ses enfants suivent le même chemin que Nicolas ! Il avait peur qu'à cause de cela son commerce périclite ! ».
Comment Manola se situe-t-elle par rapport à Israël ? Elle a visité ce pays quand son frère était dans un kibboutz religieux: « J'y ai, avec surprise, retrouvé des coutumes que ma grand-mère pratiquait et c'est alors seulement que je me suis rendu compte que c'étaient des coutumes juives ».
Car, comme tous les Chuetas, Manola a été élevée dans la religion catholique la plus stricte et ne connaissait absolument rien du judaïsme: « Ainsi nous nous lavions les mains avant chaque repas, même si nos venions de prendre une douche comme je l'ai vu faire au kibboutz. Le vendredi, jour de jeûne des catholiques, nous ne mangions pas de porc et à Pâques nous mangions des gâteaux de pain sans levain etc ... » Mais Manola, en forte réaction contre son frère, n'a pas aimé Israël. « Les juifs ne se sont jamais préoccupés des Chuetas ! » Pourtant son mari, - qui n'est pas juif ni chueta - porte une étoile de David autour du cou.
Les autres jeunes Chuetas n'ont pas grand-chose à dire: « Le seul sentiment que j'ai, déclare Antonio, c'est d'être chueta ». « Je le suis dans ma chair ! Israël est la 2ème patrie » déclare un autre. L'anti-chuetisme a-t-il disparu ? Oui, mais çà et là il en reste encore quelques traces. Par exemple l'ancien maire, un cousin de Manola, a reçu des lettres d'insultes pendant son mandat parce que « juif ». Un autre jeune d'environ 25 ans se souvient qu'il y a encore une dizaine d'années, au collège, on l'injuriait parce que « Chueta ». Mais cela n'est plus que le vestige d'un passé irrémédiablement révolu sur lequel la majorité des Majorcans cherche à jeter un voile pudique, peut-être trop pudique
Mes ancêtres ont été brûlés par l'Inquisition
Au nord de l'île de Majorque, la petite ville de Pollença fut la capitale romaine de Majorque. D'imposantes ruines en témoignent encore non loin d'une plage justement réputée. Depuis le 17ème siècle, quelques familles de Chuetas y avaient établi leur résidence, parmi eux Llorenc Cortès qui consacre sa retraite à des recherches historiques et généalogiques sur les origines de sa famille. De ce fait, Llorenc Cortès est un des rares Chuetas qui ait une mémoire. Il nous a reçus fort aimablement chez lui lors de notre enquête à Majorque. Voici l'essentiel de cet entretien:
«- Je suis un descendant des juifs majorcans. Je le sais parce que je suis Chueta, mais je ne me considère pas comme juif. J'ai fait des recherches approfondies sur les origines de ma famille, depuis le moment où toute une génération a été condamnée par l'Inquisition au 17ème siècle.
Une de mes ancêtres fut brûlée lors de l'autodafé de 1679. Elle s'appelait Cortès comme moi. Tous ses biens ont été confisqués. Son fils a lui aussi été brûlé ainsi qu'un autre de ses proches quelques années après, en 1691. Il se nommait Bartolome. Ce sont des personnages bien connus grâce aux Sambenitos et au livre du père Garau « la foi triomphante ». Tout ce que je sais de ce passé, je l'ai appris par mes recherches. Je n'ai reçu aucune tradition de ma famille. Comme chez tous les Chuetas, il n'y pas de tradition familiale. Au contraire, les parents font tout ce qui est possible pour cacher ces choses à leurs enfants car jusqu'à il y a peu on en avait honte. Ils ont peur que ça recommence ! A fortiori, on n'enseigne rien aux enfants sur le judaïsme. La seule chose que nous savons, c'est que nous descendons des juifs à cause de nos patronymes. Normalement un Chueta se rendait compte qu'il était Chueta à l'école vers l'âge de 6 ou 7 ans, quand on commençait à l'insulter. L'enfant revenait alors à la maison et disait à ses parents: « les autres enfants m'ont battu et m'ont traité de Chueta ». Alors le père prenait l'enfant à part et lui disait qu'il descendait des juifs: « Jésus et les apôtres étaient juifs, nous descendons du même peuple qu'eux et nous le savons, tandis que les autres ne le savent pas ! ». Jusqu'en 1950 c'est vraiment un sujet tabou. Il n'y avait pas même de véritable littérature sur ce sujet si ce n'est deux vieux livres. C'est tout ce qu'on pouvait savoir sur les Chuetas !
- Comment s'est développé votre intérêt pour ce sujet ?
- A Pollença nous avons eu la chance de vivre dans un village très libéral et je n'ai eu pratiquement jamais à souffrir de discrimination à cause de mes origines. Nous étions ici 30 ou 40 familles de Chuetas. Mais très jeune, j'ai eu entre les mains un livre de Blasco Ibanez, un romancier bien connu, qui avait écrit un roman su Majorque où il parlait des Chuetas.
Aussi, après avoir lu ce livre, j'ai voulu en savoir plus; sachant que moi-même j'étais Chueta j'ai voulu savoir ce qui était arrivé à mes ancêtres. J'avais alors 8 ans. Au collège, vers l'âge de 13 ans, j'avais deux professeurs chuetas. J'avais entendu parler d'un ouvrage sur ce sujet écrit par le père Garau qui se nommait « la foi triomphante ». Ce livre avait d'abord été largement diffusé par l'église catholique puis, avec l'avènement des idées nouvelles, la hiérarchie avait compris que ce livre risquait de lui faire plus de mal que de bien. Aussi dès qu'on savait qu'une famille possédait ce livre, elle recevait la visite d'un prêtre qui l'invitait à le brûler « car ça ne vous fera pas de bien, ni à l'église, ni au peuple ».
Je me souviens même d'un camarade au collège qui a été puni pour avoir refuser de se défaire d'un exemplaire de ce livre qu'il possédait. Ce livre, je le savais, était dans la bibliothèque du collège et j'ai demandé à un des professeurs chuetas de me le prêter, pensant qu'en tant que Chueta lui-même, il serait plus accommodant. Il m'a répondu: « Tu es trop jeune pour lire un tel livre, si tu le lisait maintenant tu perdrais la foi ! » J'ai tellement insisté qu'il a fini par céder. J'ai lu le livre et j'en ai reçu un vrai choc. Surto quand j'ai lu le récit des exécutions où le père Garau se permettait de se moquer et d'insulter les condamnés. J'ai été particulièrement choqué quand il déclare que lors de l'exécution de Rafale Walls « dès que le feu a atteint son ventre, ses tripes se sont répandues par terre ». Effectivement, à partir de ce jour, j'ai perdu la foi et suis devenu agnostique ! Mais j'ai désiré en savoir plus. En outre, c'était l'époque de la 2ème Guerre Mondiale. Chez nous le soir, les Chuetas de la ville se rassemblaient et discutaient de l'évolution de la situation et notamment du sort qui nous serait réservé, à nous, les Chuetas si les Allemands entraient en Espagne.
- Avez-vous souffert en tant que Chueta ?
- Oui, mais assez peu ! Un peu à l'école et au lycée. J'ai eu aussi la chance d'aller au premier collège laïc créé dans l'île, à la fin du siècle dernier, ici même à Pollença et qui avait formé plusieurs générations de gens marqués par les idées libérales en sorte que Pollença est devenu un des villages les plus libéraux de l'île.
- Comment voyez-vous Israël et vos relations avec le peuple juif ?
- C'est une relation qui est définitivement coupée. Mais mon intérêt pour les Chuetas m'a toutefois conduit à m'intéresser à Israël et au judaïsme. J'ai pris contact avec les juifs de Palma et suis allé à plusieurs reprises à la synagogue. En fait mon cœur est juif si j'étais plus jeune je crois que j'irais m'établir en Israël et retournerais à mes racines. Mais c'est un intérêt uniquement historique. Je suis aussi allé en Israël à plusieurs reprises et les nombreux souvenirs d'Israël que vous voyez chez moi viennent de ces voyages. Vous en trouverez peu de semblables dans les maisons des Chuetas de Majorque au milieu desquels je suis un peu une exception. J'ai même été invité par les Télévisions israéliennes pour un festival à Jérusalem après avoir reçu i Dan Scemama qui est venu faire un reportage dans l'île.
- Comment voyez-vous l'Etat d'Israël?
- Lors de la guerre des Six Jours, ce fut pour moi une grande joie que la victoire d'Israël. D'ailleurs, tous les Chuetas ici ont réagi de la même manière car, tous, nous sommes attachés à ce peuple ! Mais le peuple d'Israël ne s'intéresse pas à nous ! Bien qu'on m'ait dit qu'on commence à parler des Chuetas dans les écoles d'Israël ! Un jour, deux rabbins sont venus ici: Isaac Toledano et Elihahou Avihaïl. Eux aussi m'ont posé la question de savoir comment je voyais Israël, mais il est complètement utopique de penser que les Chuetas puissent revenir à leurs racines juives: nous en sommes trop loin ! Quelqu'un a dit que les Chuetas sont la « branche morte d'Israël ». La plupart des Chuetas sont complètement indifférents maintenant à ces choses parmi la jeune génération, tels mes propres enfants qui sont mariés avec de non-Chuetas et s'assimilent.
- Y a-t-il un changement d'attitude des Majorcans par rapport aux Chuetas?
- Bien sûr, et énorme ! Aujourd'hui les descendants des Chuetas, selon mes recherches, sont entre 25.000 et 30.000 dans la seule île de Majorque, mais tout le monde ici sait que presque toutes les familles de l'île ont du sang juif ! Les Majorcans s'intéressent donc énormément à ces problèmes. Tous les éditeurs de Majorque éditent des livres sur ces questions parce que c'est un chapitre de l'histoire locale. J'ai fait des recherches sur mon arbre généalogique et nous sommes la 14ème génération de Chuetas. C'est parfois très difficile à reconstituer parce que les Chuetas se mariaient entre cousins et portaient les mêmes noms. Par exemple, je crois que mon nom Cortès vient de « Cohen » (prêtre) car quand les juifs se convertissaient ils prenaient le nom d'un des nobles de l'île le plus proche du nom juif. Cohen-Cortès c st très proche. Je vais publier un livre sur l'histoire de ma famille, fruit de toutes mes recherches. J'espère que cela contribuera quelque peu à conserver une mémoire retrouvée.
- A-t-il existé à Majorque un Judéo-Christianisme chueta?
- Je suis un des descendants des Chuetas, mais au-delà je suis un des descendants des premiers hébreux chrétiens qui arrivèrent dans l'île et qui étaient disciples de Jésus de Nazareth. Parmi les juifs qui vinrent s'établir dans l'île dans les années 50 après Jésus-Christ, un petit nombre était disciple de Rabbi Jésus. Ils sont arrivés ici comme esclaves d'un riche romain très peu de temps après la mort de Jésus. Ils avaient vu, connu et entendu le Maître car ils étaient ses contemporains. En fait, à cette époque on ne les appelait pas « chrétiens » mais « nazaréens ». Ils se sont transmis l'enseignement de Jésus de père en fils jusqu'à moi. Au début de ce siècle, il ne restait plus que deux ou trois familles que j'ai connues mais qui vivaient dans une terrible crainte. On se transmettait dans ces familles de père en fils un christianisme simple, de forme orale, parce que cette tradition orale existait avant même que le Nouveau Testament soit écrit ». L'homme qui tient ces surprenants propos est un vieillard de 77 ans qui se nomme Cayetano Marti. Il est le guide spirituel de quelques dizaines de personnes qu'il a groupées dans ce qu'il nomme « l'église du pauvre charpentier de Nazareth , qui n'a ni prêtres, ni pasteurs, ni temple, ni rite ». Cayetano a créé cette église après une longue recherche spirituelle qui l'a amené à fréquenter de très nombreux milieux religieux, notamment les témoins de Jéhova, les Quakers, les Baptistes, etc. A partir de ce qu'il avait reçu de ses pères et de ses propres réflexions, il a élaboré ce qu'il présente comme un retour au christianisme primitif tel que Jésus et les apôtres le pratiquaient. Le vieillard est affable et nous reçoit avec beaucoup de chaleur dans son appartement du 4ème étage où se pressent entre 20 et 30 jeunes Chuetas et non-Chuetas. Fièrement, Cayetano nous montre les nombreuses coupures de journaux, interviews et reportages effectués sur « l'église du pauvre charpentier de Nazareth » par différents journaux majorcans et même espagnols, preuve qu'il est connu comme nous aurons d'ailleurs l'occasion de le constater en parlant avec les Majorcans. par le Pasteur Jean-Marc Thorbois
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