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Que sont devenus les Juifs d'Espagne ? La Langue judéo-espagnole en Europe.

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Que sont devenus les Juifs d'Espagne ?


La Langue judéo-espagnole
en Europe.

Haim Vidal Sephiha 

 

Bonne question aurait dit mon instituteur! Este arros arreyeva muntcho kaldo! aurait dit mon père en judéo-espagnol Dos iz a lange maase" répondrait-on en yiddish, autre langue diasporique des Juifs. Il faut en effet partir de 1391, noire année de massacres et de conversions en masse, et non uniquement de 1492, année de l'expulsion des Juifs d'Espagne. Déjà en 1391 de nombreux Juifs espagnols s'enfuirent vers d'autres terres, en particulier au Maghreb et dans la péninsule italienne. Mais le flot majeur fut celui de 1492 lorsque les Rois dits Catholiques, le 31 mars, décidèrent d'expulser les Juifs qui refuseraient la conversion. Dès le 31 juillet, près de 250.000 juifs espagnols s'exilaient vers le Portugal, la Navarre et les pays du bassin méditerranéen en particulier l'Empire ottoman en formation. Ceux de Navarre seront expulsés à leur tour en 1498. Quant aux Juifs du Portugal (parmi lesquels ceux réfugiés d'Espagne) la conversion leur sera imposée dès mars 1497. Leur émigration se fera clandestinement et au compte-gouttes. C'est surtout vers le sud-ouest de la France (dès 1540 déjà), Anvers, (à partir de 1500), puis la Hollande (Amsterdam dès la fin du XVIème siècle ), l'Angleterre et les possessions américaines de ces deux derniers pays, que ces convertis nommés Marranes' s'exileront et se rejudaïseront, de véritables réseaux d'émigration s'y organisant en direction de l'Italie et de l'Empire Ottoman.

Ainsi se dessine la carte des diasporas des Juifs ibériques, dispersion parfaitement représentées par le professeur Haïm Beinart. Il y fait figurer tous les courants migratoires, tant dans l'espace que dans le temps. .

Quant au nombre d'exilés, il faut dire que les démographes ne sont pas encore d'accord et que les chiffres avancés vont de 165.000 à 300.000. C'est ainsi que F. Gantera Burgos dans son livre Los Sefardies (Madrid, 1958) pense que le nombre total des exilés ne dut pas dépasser 165.000, chiffre qui correspondrait à la distribution suivante : 3.000 en France, 9.000 en Italie, 21.000 en Hollande (plus Hambourg et la Grande-Bretagne), 1.000 en Grèce, en Hongrie et dans les Balkans, 93.000 en Turquie d'Europe et d'Asie, 20.000 au Maroc, 10.000 en Algérie, 2.000 en Egypte et 5.000 en Amérique. .

Dans ces chiffres sont inclus les Juifs espagnols réfugiés au Portugal et en Navarre. Il faudrait y ajouter les marranes qui quittèrent ces territoires pour se rendre plus au Nord. .

En Italie, terre de passage vers l'Empire Ottoman (y compris la Palestine et son école de Safed), de nombreux Juifs s'installent en différentes villes, Venise, Ferrare (où fut éditée en 1553, la fameuse Bible en judéo-espagnol calque ou Ladino), Rome, Ancône, etc..., et surtout Livourne où Ferdinand de Médicis, Grand Duc de Toscane, accorde le 10 juin 1593 une charte à l'ensemble des Juifs qui désirent s'y installer. Cette ville deviendra un modèle de Tolérance et un grand centre d'impressions hébraïques et judéo-espagnoles.

 

Qu'en est-il de l'hispanophonie de ces Séphardim ?

 

Il faudrait plutôt dire Ibérophonie, puisque outre l'espagnol, la plupart des Juifs partis du Portugal parlaient aussi le portugais. Toutefois, lusophones ou hispanophones, tous avaient en commun la version judéo-espagnole calque ou ladino de la Bible, version résultant de la traduction littérale (mot-à-mot) de l'hébreu en espagnol, qui existait déjà en Espagne avant l'expulsion et se pratiquait au Talmud Torah. Le ladino, de l'hébreu habillé d'espagnol, avait acquis ainsi un statut de langue semi-sacrée. Il ne se parle pas, contrairement à tout ce que continuent d'affirmer tant de gens. En revanche, la langue profane et vernaculaire (de tous les jours) était soit le judéo-espagnol vernaculaire issu des variétés de l'espagnol emportées par les exilés de 1492 et parlées par les tenants des trois religions (djudyo, djidyo, djudezmo ou spanyolit en Orient - haketiya dans le Maroc septentrional -tétuani en Oranie) - soit l'espagnol péninsulaire plus tardif ou le portugais emportés par les marranes installés en France, à Anvers, à Amsterdam, à Londres ou à Hambourg et Altona. Dans leurs migrations ultérieures vers l'Europe à partir de 1850 environ, ou vers le Nouveau Monde, ces Séphardim emporteront, les uns le judéo-espagnol vernaculaire d'Orient ou du Maroc, les autres l'espagnol ou le portugais péninsulaires. On peut suivre les itinéraires du judéo-espagnol vernaculaire à travers la presse judéo-espagnole née à Smyrne en 1842, et à laquelle je consacre un chapitre dans l'Agonie des Judéo-Espagnols. .

Ces migrations s'accompagneront de nouvelles transformations, qui feront par exemple, que les Tétouanais, émigrés en Oranie vers 1850, appelleront leur langue tetauni et que le judéo-espagnol se francisera sous l'action de l'enseignement des écoles de l'Alliance Israélite Universelle née à Paris en 1860. .

En outre, le haketiya et le tétuani se moderniseront au contact de l'espagnol de la péninsule ibérique toute proche. Dans chaque ville d'Occident les Judéo-espagnols assimileront petit à petit la langue de leur pays d'adoption et oublieront la leur au même rythme. En Hollande l'espagnol et le portugais n'existent plus qu'à l'état de vestiges, notamment dans la prière adressée aux souverains dans les synagogues. Le néerlandais l'a emporté. A Bayonne et à Bordeaux, on relevait encore au début de ce siècle des vestiges de l'espagnol et du portugais des descendants des marranes. Aujourd'hui, les Judéo-espagnols du monde entier sont à la recherche de leurs sources et s'efforcent de recueillir leur héritage linguistique et culturel. D'où, en France, la naissance de l'Association Vidas Largas, pour le maintien et la promotion de la langue et de la culture judéo-espagnole, et depuis 1981, la création d'émissions radiophoniques judéo-espagnoles sur les ondes juives. .

Malgré la Shoah qui détruisit de nombreuses communautés judéo-espagnoles d'Europe, excepté celle d'Istanbul (rives européenne et orientale) et plus particulièrement le plus beau fleuron de la culture judéo-espagnole, Salonique, le judéo-espagnol renaît de ses cendres et est enseigné tant en Espagne qu'en France (où, en 1984, mon cours créé en 1967, fut transformé en Chaire de judéo-espagnol) et qu'à Bruxelles où je l'enseigne depuis 1972 à l'ULB (Institut d'Études Juives Martin Buber). .

En outre, toutes les universités européennes s'y intéressent. Mes conférences, tant en Allemagne, qu'en Italie, qu'en Espagne, qu'en Suisse, ou qu'en Hollande, en sont la preuve. Heureusement, d'autres que moi - en général d'anciens étudiants que j'ai formés - ont repris le flambeau. Depuis le début de ma carrière universitaire, j'ai dirigé près de 400 mémoires de maîtrise et de thèses et écrit plus de 10 livres et près de 500 articles en ce domaine. Mais il n'y a pas que l'Université, il y a surtout l'Association Vidas Largas, que je préside et qui par ses ateliers où ne se parle que le judéo-espagnol, promeut notre langue. On peut dire qu'aujourd'hui, près de deux cent soixante dix mille individus parlent encore cette langue en Europe : 25.000 en Turquie d'Europe - 25.000 en Espagne - 3.000 en Grèce - 6.000 en Bulgarie - 6.000 dans l'ex-Yougoslavie - 4.000 en Belgique - 2.000 en Hollande -12.000 en Italie - 500 en Albanie - 7.000 en Grande-Bretagne - 1.000 en Autriche - 3.000 en Allemagne - 70.000 en France - 2.000 en Suisse – sans compter bien sûr les 200.000 judéo hispanophones d'Israël où viennent de se   tenir   les   Premières   Rencontres Internationales  à  propos  du judéo- espagnol (Tel-Aviv, 4-5 avril 1994). .

Un peu partout se créent des clubs de judéo-espagnol.  En Belgique, la revue Los Muestros favorise ces rencontres et la collecte de renseignements.   En France, la revue Vidas Largas en fait autant.   En Turquie subsiste Chalom, le dernier journal en judéo-espagnol.
En Israël, la revue Aki Yerushalayim alimente notre mémoire. Partout existent des émissions en judéo-espagnol. Depuis 1981, j'assure une émission hebdomadaire intitulée Muestra Lingua (notre langue). Quant à la chanson judéo-espagnole, des dizaines d'interprètes l'illustrent tant sur la scène que par des disques. C'est la course incessante, afin que rien ne se perde; une thésaurisation, de tous les instants, de tout ce qui fut la vie de communautés encore bien vivantes, mais en pleine mutation, et désireuses de maintenir leur langue une des nombreuses parcelles de la culture humaine. .

Tel est le sort de notre mémoire qu'il faut absolument sauver, qu'elle soit judéo-espagnole, judéo-arabe, judéo-allemande (yiddish) ou judéo-X .

 

Haim Vidal Sephira

 

 

Notes
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1.Littéralement : « Ce riz demande beaucoup de sauce » soit « II y aurait beaucoup à dire »
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2.Littéralement : « C'est là une longue histoire », soit comme plus haut en 1 « II y aurait beaucoup à dire »
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3.Le mot espagnol marrano repris en français sous  la  forme  marrane,  est  d'origine  arabe:
mahram, interdit, prohibé, de la même racine que herem en hébreu.  Il s'appliquait notamment à la viande de porc dont la consommation est interdite à la fois par les Musulmans et les Juifs.    Par dérision, les Chrétiens lui donnèrent le sens de « porc »   et   s'en   servirent   pour   désigner   les convertis.  Mahram donné marram, puis marran,
puis marrano, telles sont les étapes du passage de mahram à marrano.
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4. Pour la formation de l'ethnie judéo-espagnole, voir H.V. Séphiha, l'Agonie des Judéo-Espagnols, éd. Entente, coll. « Minorités », Paris 197G, 1979 et 1991 (3e édition). Pour la langue et la littérature judéo-espagnoles, voir H.V. Séphiha, Le Judéo-espagnol, éd. Entente, coll. « Langue en péril », Paris, 1986. - Pour l'association Vidas Largas, voir sa revue Vidas Largas, 37 rue Esquirol, 75013 Paris - Pour l'histoire générale des Séfarades, voir de Richard Ayoun et H.V. Séphiha, Séfarades d'hier et d'aujourd'hui - 70 portraits, éd. Liana Levi, Paris 1992.

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